18 juin 2017

L'enfant racine

l'enfant racine

 

Les fleurs font l'objet– et pas seulement dans la littérature jeunesse-- de nombreuses représentations. Dans les albums, on voit aussi de très beaux arbres. Mais des racines, beaucoup moins. Pour tout dire, presque jamais. Pourtant, que seraient les arbres et les fleurs, sans leurs racines ? Et nous, que serions nous ?

Cette histoire est celle d'un enfant racine. Mais d'abord, celle d'une forêt immense et profonde qui ne figure sur aucune carte.

Dans certains villages, on raconte que le bout du monde se trouve juste derrière cette forêt.

Dans cette forêt, vit Leslie, qui depuis trois nuit est à la poursuite du renard qui dévore ses poules. Vous êtes bien chez Kitty Crowther, à la lisière entre le merveilleux et le pragmatique, entre l'intemporel et l'anecdotique.

En poursuivant le renard, Leslie, sans le savoir, pénètre dans un monde qui est celui des fées. En découvrant l'enfant racine, ce petit être qui sanglote, elle ne s'étonne pas de son apparence inquiétante, ni du fait qu'il parle la même langue qu'elle, elle le prend délicatement dans ses bras et le recueille. L'enfant racine n'est pas de tout repos. Leslie non plus, n'est pas toujours de bonne humeur. Les deux êtres doivent s'apprivoiser, ça demande des efforts.

Chez Kitty Crowther, les personnages évoluent avec naturel dans des mondes étranges, parmi des créatures magiques ou monstrueuses. Et si le récit se déroule avec une certaine simplicité, les choses ne sont jamais simplistes. Les rapports humains sont complexes, les sentiments parfois contradictoires. Comme dans la vie.

Il y a aussi des détails qui pourraient paraitre insignifiants et qui dans la narration revêtent la même importance que les événements essentiels.

Et puis il y a l'univers graphique de Kitty Crowther, unique, étrange. L'ombre et le noir, dans ses dessins, occupent une place primordiale, naturelle, et pourtant assez rare dans les albums jeunesse.

L'histoire de l'amitié entre Leslie et l'enfant racine combine la rupture et la continuité. Le symbolisme est fort, mais ouvert, polysémique, et une partie de son mystère reste inexpliquée.

C'est une histoire qui éclaire et nourrit, sans livrer tous ses secrets. Elle est émouvante et magnifique.

Kitty-Crowther-Lenfant

 

 A lire aussi, de Kitty Crowther : Scritch scratch dip clapote et le sublime Mère Méduse.

 

L'enfant racine, Kitty Crowther

L'école des loisirs, 2003.

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09 juin 2017

Vite, à la maison !

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Mais qu'est ce qui rend les albums de Yuichi Kasano irrésistibles à chaque fois ?

Est ce la fluidité de sa ligne claire ? La tendresse et la drôlerie qu'il sait faire émerger de la vie quotidienne ? La répétition dans la structure, si jouissive pour les plus jeunes lecteurs ? Ce petit goût de Japon traditionnel mêlé à l'enfance universelle ?

En tout cas son dernier album est bien là, et la magie opère encore une fois.

Comme dans tout bon album, les illustrations dialoguent habilement avec le texte. Celui-ci est minimaliste : deux phrases en tout et pour tout, la première répétée et entrecoupée d'onomatopées diverses et familières. Deux phrases et pourtant tout est là : la journée d'école qui s'achève, le retour à la maison, le rituel joyeux des retrouvailles avec le chez-soi et tout ce qui le peuple, la chaleur de la famille réunie. Une certaine idée de la simplicité et de l'harmonie.

Les illustrations sont comme toujours un régal : la gaîté et le soin du détail dans la simplicité. C'est toute une atmosphère d'art de vivre à la japonaise qui se dessine dans ce paysage domestique vu à hauteur d'enfant. Il y a un travail de cadre, d'angle et de perspective, une narration graphique extrêmement soignée qui offre une incroyable fluidité de lecture.

Un album d'une grande qualité pour les tout-petits, et que les moins petits ne bouderont pas : un régal je vous dis !

 

Yuichi Kasano est le talentueux auteur de A la sieste tout le monde, Bloub, bloub, bloub, Tu nous emmènes ?

 

Vite, à la maison !, Yuichi Kasano

L'école des loisirs. 2017.

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30 mai 2017

Cendrillon au musée

Cendrillon au musée

 

Si le pouvoir des contes est éternel, comme en témoignent le silence soudain et les bobines toutes ouïes des papooses à la simple prononciation de « Il était une fois... », celui de la peinture ne l'est pas moins. C'est en unissant ces deux formes d'art et de transmission qu'Amel Khaldi-Bonnaud réalise Cendrillon au musée, après le remarqué Boucle d'Or au musée.

Elle propose ainsi une réécriture du conte, illustré par des peintures fort bien sélectionnées, qui prennent à la lumière du récit un nouveau visage.

On revisite ici l'histoire des arts, de Véronèse à Lichtenstein en passant par Pissaro, Fragonard ou Miró. Un détail du Bal Bullier de Sonia Delaunay prend une toute autre dimension quand se réalisent les espérances tues de Cendrillon, quant à L'enterrement de Pierrot de Matisse ou au Baiser de Klimt, ils semblent soudain avoir été peints spécialement pour illustrer le conte.

C'est aussi l'occasion de découvrir des œuvres moins connues, comme le superbe Rayon de Félix Vallotton ou la perfection graphique du Jeune homme nu assis au bord de la mer d'Hippolyte Flandrin, qu'on va se précipiter pour aller admirer au Louvre.

Car c'est l'effet secondaire immédiat de cet album : une furieuse envie de courir au musée... quitte à en perdre son soulier dans la course !

 

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Cendrillon au musée, Amel Khaldi-Bonnaud

Actes Sud Junior. 2017.

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24 mai 2017

Les Liszt

Les Liszt

 

Les Liszt faisaient des listes. A longueur de journée, semaine après semaine, des listes, et encore des listes.

Des listes de choses à faire pour s'amuser, des listes de petits insectes ailés, des listes de maladies épouvantables, j'en passe et des meilleures.

Et puis un jour, se présente à la porte (qui était ouverte), un visiteur qui venait de loin. Et qui n'était pas sur la liste.

Quand l'imprévu vient se glisser dans un monde ordonné, et que s'ouvre le possible, la poésie, l'aventure. Les nombreuses listes de la famille Liszt, avec leur saveur farfelue, sont un régal de mots et d'images qui s'assemblent joyeusement comme dans une série d'inventaires à la Prévert qui se voudraient organisés. Elles ouvrent un imaginaire foisonnant qui s'affiche sur les illustrations riches. La palette sombre crée un univers accueillant et incongru, tapissé de multiples clin d'oeils au monde artistique.

Le décalage permanent entre l'austérité des personnages et l'exubérance des décors laisse le lecteur curieux et amusé, aux aguets, prêt pour le rêve et l'inattendu, auxquel l'album rend un hommage chaleureux.

Les lecteurs les moins jeunes auront le plaisir de croiser Pelé, Bowie et Maradona. Quant à Franz Liszt, rassurez vous, il se fait discret, mais il est bien là, en première page, l'air sévère au dessus du piano.

 

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Les Liszt, de Kyo Maclear et Jùlia Sardà

La Pastèque, 2016.

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20 mai 2017

Le cafard

le cafard

 

Dans la famille des petits dégoûtants, je voudrais le dernier né : le cafard !

Elise Gravel persiste et signe dans son inventaire des petites créatures gluantes ou rampantes et surtout délicieusement répugnantes. Après le ver, le pou, la limace, l'araignée, la mouche, la chauve-souris et autres bestioles qu'on aime détester, il manquait ce fidèle compagnon des dessous de frigos : le cafard.

On y apprendra mille détails fascinants : les différentes appellations du cafard ou cancrelat et aussi son incroyable longévité à l'échelle des espèces. Saviez-vous que le cafard peuple la terre depuis 335 millions d'années ?

La marque de fabrique reste la même : humour, précision et concision. Une information technique et un dessin par double-page, il y en a 14 : c'est court, drôle et efficace. Dans les bulles des illustrations, des commentaires rigolos et décalés du texte informatif qui rendent la lecture animée et interactive.

L'inspiration de la BD se retrouve aussi dans le jeu des polices d'écritures des mots mis en relief : comme des incitations irrésistibles à la lecture autonome. Vraiment, on ne se lasse pas de ces petits documentaires pétillants qui à chaque fois font mouche !

 

 

Le Cafard, Elise Gravel

Le Pommier, collection « Les petits dégoûtants » 2017

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17 mai 2017

La famille dans tous ses états

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Comme beaucoup d'animaux, les humains vivent en groupes. Au sein de ces groupes, depuis la préhistoire, il y a la famille. Et la famille, comme l'indique cet ouvrage, n'a cessé d'évoluer à travers les ages. Il y a des constantes universelles et des des variations historiques, sociales et culturelles. Entre le documentaire ludique et la BD, La famille dans tous ses états nous propose un tour d'horizon coloré et rigolo des differents liens familiaux. De l'homoparentalité aux jumeaux monozygotes en passant par les relations entre frères et soeur et aux puzzles parfois inouïs des familles recomposées, l'album dresse un tableau en mozaïque des différents schémas familiaux.

Le trait est joyeusement débridé et les bulles empruntées à la BD apportent une touche fraîche et décalée qui aère et dynamise le texte descriptif documentaire.

On y apprendra également des détails étonnants : saviez vous par exemple qu'en Suède on appelle le ou la nouveau/lle conjoint(e) de notrepère/mère “plastmamma” ou “plastpappa”, ce qui signifie littéralement “parents en plastiques” ?!

Les illustrations sont savoureuses et le ton est tendre. J'aime beaucoup le côté miscellanées, qui mêle intelligemment sociologie, histoire et biologie, et ne se prive pas de mille petits détails farfelus dans lesquels on se reconnaitra (ou pas). On y aborde des sujets très sérieux mais trop souvent négligés, tels que les langues secrètes accessibles uniquement aux membres de la famille, ou les politiques familiales concernant le prout. Bref, les milles détails qui font d'une famille une famille.

Car c'est bien cela, l'idée : la famille est une construction sociale et culturelle qui ne saurait obéir à des normes figées, avec malgré tout une multitude de traits communs qui nous rapprochent les uns des autres dans la grande communauté des humains.

Un livre savoureux que les papooses recommandent chaleureusement.

 

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La famille dans tous ses états, Alexandra Maxeiner et Anke Kuhl

La Joie de Lire, 2017

13 mai 2017

Jeux d'eau

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La Montagne secrète édite des livres disques avec une attention particulière. On avait déjà goûté ici à l'initiation à la musique classique classique par la thématique des créatures fantastiques, puis au patrimoine folklorique quebequois ici ou .

Jeux d'eau poursuit l'initiation à l'univers classique, avec comme fil conducteur celui de l'eau. De l'Orage de Beethoven au Jeu des vagues de Debussy en passant par l'Arbre à pluie de Takemitsu, c'est un tour du monde des compositeurs classiques sur quatre siècles. On y retrouve des morceaux connus et d'autres beaucoup moins (en tout cas pour des profanes comme nous !)

A l'image de sa thématique aquatique, la sélection musicale régale nos oreilles de mélodies fluides et apaisantes, presque régénérantes.

Le livre, en format carré, propose une illustration double page avec un court texte explicatif pour chaque morceau. Enfin, fidèle à son ambition didactique et culturelle, le Guide d'écoute en fin d'ouvrage propose un accompagnement détaillé de chaque morceau, une courte biographie de chacun des compositeurs et un glossaire des termes musicaux, tout en laissant une grande liberté au lecteur-auditeur qui pourra choisir de s'attarder sur un morceau, une illustration ou de simplement savourer la musique pour elle même.

Une très belle collection de morceaux bien choisis.

 

Jeux d'eau, sélection d'Ana Gerhard illustrée par Margarita Sada

La Montagne Secrète, 2016

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03 mai 2017

D'une petite mouche bleue

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C'est l'histoire d'une petite mouche bleue, qui rencontre une grenouille, qui rencontre un serpent…

C'est l'histoire sans fin du qui mange qui, où le bleu souligne chaque maillon de la chaîne. Délicieuse chute dont on ne s'aperçoit qu'à la deuxième lecture qu'elle était pourtant évidente dés le début.

Par sa circularité, l'album nous invite à considérer le cycle la nature et de la chaîne alimentaire, où chaque élément fait partie d'un tout. Le bleu qui se transmet du mangé au mangeur qui se fait manger à son tour interroge. Si les rêveurs peuvent y voir une propriété magique, les plus pessimistes d'entre nous percevront peut être une métaphore des pesticides et des dommages humains sur la nature, qui se répercutent toujours plus loin que prévu. Mais attention, pas de fable ici, pas de moralité ni de message appuyé. La narration opte résolument pour le comique, et se berce d'une douce légèreté.

Le trait est léger et précis à la fois : il a l'exactitude des gravures scientifiques et, s'il ne boude pas les détails, n'est jamais chargé. Lignes nues au crayon de papier, la seule couleur qui vient s'étaler est le bleu, ce qui confère à l'album une esthétique particulière, subtile et poétique. Un choix graphique mis en valeur par le format à l'italienne et la jolie couverture bleu ajourée d'une fenêtre ronde comme la lentille d'une longue vue.

 

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D'une petite mouche bleue, Mathias Friman

Les fourmis rouges. 2017.

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26 avril 2017

Capitaine Maman

capitaine maman

L'histoire commence au fond de la mer. Des vestiges de civilisations de l'antiquité semblent se reposer engloutis pour l'éternité, sous le regard indifférent des poissons qui passent par là.

Jusqu'à ce qu'approche lumière de Capitaine Maman, qui arpente les mers avec ses palmes et ses bouteilles, à la recherche des trésors du passé. (Bruits de respiration en bouteille) séquence action : c'est un sacré boulot, une aventure de tous les jours, qui demande courage, curiosité, et une logistique hautement technique, supervisée par Quartier-Maître Mémé.

Grâce à la coopération très pro de ces deux aventurières des mers, le matériel est en place et l'opération délicate s'engage pour ramener à bord la précieuse découverte. Mais c'est sans compter trois passagers clandestins qui se sont glissés dans le sous-marin, trois chatons désobéissants qui se sont habilement faufilés sur les traces de leur maman…

On avait beaucoup aimé le premier album de Magali Arnal. On retrouve dans ce nouveau titre cette complicité intergénérationnelle doublé de malice et de poésie.

Dans un grand format carré, planches de pleine page et vignettes, les illustrations se font plus audacieuses, l'aventure plus trépidante. On adore les dessins en coupe du super sous-marin et le souffle d'aventure qui fait vibrer l'histoire.

Quel plaisir que ce Vingt Mille lieues sous les mers matriarcal, ce délicieux personnage de maman héroïque et iconoclaste.

Il y a un je-ne-sais-quoi de Vaugeladien dans la malice du ton comme dans la palette de couleurs et la pureté des lignes. Une qualité graphique et narrative qui est la marque de fabrique des albums de l'école des loisirs. Magali Arnal s'impose comme une des auteures talentueuses de sa génération.

 

Pas étonnant que Chlop ait craqué aussi : sa chronique

 

Capitaine Maman, Magali Arnal

L'école des loisirs. 2017.

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07 avril 2017

Petit Pois

Petit Pois

Petit pois n'est peut être pas plus haut qu'une pomme, mais c'est un sacré petit bonhomme.

Comme son nom l'indique, Petit Pois, quand il est né, était petit. Très petit.

Le début est savoureux, initiant un jeu de questions réponses qui invite le lecteur à s'en remettre au conteur.

 

« Ses habits ?

C'est sa maman qui les faisait. »

 

« Son lit ?

Ca dépendait. »

 

Et l'inventivité des illustrations vient compléter ou s'écarter de la voix narrative pour ouvrir un univers merveilleux où se dessinent mille petites astuces et images poétiques.

Petit Pois, c'est une redécouverte du monde dans toute l'intensité et l'immensité de ses détails minuscules. C'est aussi une réinterprétation du paysage quotidien qu'on ne regarde plus ou des objets à portée de notre vue. Mais c'est avec la délicatesse et la force créative de ce petit personnage si attachant, à la fois vulnérable et plein de ressources qu'on entre dans la magie de l'album.

Les illustrations de Sébastien Mourrain, comme dans Chez Moi, viennent dialoguer avec le texte espiègle de Davide Cali en y apportant des trouvailles ingénieuses et une poésie exquise.

Un régal que ce petit album sensible et malin.

 

Petit pois jardin

 

Petit Pois, Davide Cali et Sébastien Mourrain.

Actes Sud Junior. 2017

 

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