23 août 2014

Délivrance

 

delivrance

Une fois n'est pas coutume, c'est bien après avoir vu le film (de John Boorman) que je lis le roman dont il est tiré : Délivrance, de James Dickey, récemment traduit de l’américain par Jacques Mailhos. J'ai encore en tête les petites notes aigres et entrainantes de Duelling banjoes, scène marquante du début du périple, devenue le morceau emblématique de la bande originale. Je me souvenais de la tension et de la dureté de cette histoire, mais moins de sa poésie.

 

C'est quatre trentenaires citadins qui tentent l'aventure d'un week-end : la descente en canoë d'une rivière dans un coin sauvage de Georgie, une des dernières fois avant que cette vallée reculée soit engloutie par la construction d'un barrage.

Sous l'impulsion de Lewis, le plus enthousiaste des quatre et aussi le plus intrépide, sportif, et le mieux préparé, la virée se prépare : les tentes, des vivres, quelques bières, et puis des arcs et des flèches, si l'occasion de chasser se présente.

Dés le début, l'opération s'annonce ardue. Le semblant de route qui amène à la rivière est à peine praticable, et les quelques habitants du coin – les gars d'une station-service qui acceptent d'acheminer les voitures jusqu'à la petite ville d'Aintry plus bas sur la rivière moyennant quelques dollars – n'inspirent pas vraiment confiance.

Enfin, les canoë glissent sur l'eau verte. Le paysage est sublime, les sensations fortes, mais la rivière est impétueuse et pagayer est épuisant... et périlleux pour de jeunes cols-blancs plus habitués à leur confort urbain qu'aux efforts de la vie en plein air. Aussi, c'est à la fois grisés et exténués qu'ils installent leur premier camp. La nuit n'est pas de tout repos, et le lendemain, les choses se gâtent. Fatigue, chute, une mauvaise rencontre improbable sur la rive, et l'escapade « à la dure » entre mecs vire au cauchemar.

Au plus profond de la forêt, les instincts les plus primitifs se réveillent, et personne ne sortira indemne de ce voyage au coeur des ténèbres. La nature est superbement décrite, sublime, hostile. La rivière y apparaît comme l'un des personnages principaux. On sent sa fraicheur, son vert profond, vénéneux, et toute la vie qui l'anime. On sent qu'elle gagne les hommes, gonfle leurs sens, puis prend possession de leurs esprits et les renvoie à toute leur bestialité, à la vie, à la mort. Et les possédera encore quand elle aura disparu après la construction du barrage.

« Elle ne coulait désormais que dans ma tête, mais elle y coulait d'une façon qui semblait immortelle. Je la sentais –je la sens – en différents endroits de mon corps. D'une manière assez bizarre, cela me ravit qu'elle ait cessé d'exister et qu'elle soit mienne. En moi elle vit encore, et elle continuera à vivre, verte, rocheuse, profonde, rapide, lente, et d'une splendeur surpassant toute réalité, jusqu'à ce que je meure. J'y avais un ami. Il était mort pour moi […].J'y avais un ennemi. »

En cinq parties ; "Avant", "14 septembre", "15 septembre", "16 septembre", "Après", ce roman magistral nous emmène au plus près de ces quelques jours intenses. Riche d'images, de sensations, de suspense, c'est une plongée presque suffocante dans le Sud profond, là où la nature a toujours eu raison des hommes. Et vous n'en sortirez pas indemne non plus. Un chef d'oeuvre.



Délivrance, James Dickey (Deliverance, 1970)

Gallmeister, 2013. Traduit de l’américain par Jacques Mailhos

Posté par indienagawika à 23:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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