27 janvier 2016

Bouche cousue

bouche cousue

 

C'est à un de ces repas de famille où elle arrive en retard et débraillée, comme d'habitude (dans une famille, il faut savoir tenir son rôle) qu'Amandana se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond. Il souffle sur le déjeuner du dimanche chez sa soeur Mado, le rituel familial immuable qui réunit les trois générations, comme un vent de panique, une tension palpable. Une mèche de travers dans la famille irréprochable où d'habitude rien ne dépasse.

Depuis toujours, la famille tient un lavomatique. Depuis toujours, les tambours tournent et il en sort du linge immaculé. Impeccable, d'une blancheur éclatante qui ne laisse voir aucune tâche. Les trucs pas nets, on les garde pour soi. Les doutes, les questions, les fêlures : invisibles. Même les tâches de la vie, les tâches du sang des premières règles, on n'en parle pas.

 

Tom, le neveu adoré d'Amandana, Tom l'enfant de la distante Mado a embrassé un garçon. Scandale. Tempête sur le déjeuner dominical. Le portrait de la famille parfaite vole en éclats, et ramène Amandana à sa blessure passée... et encore ouverte.

Elle se replonge dans son adolescence. Les machines à laver qui tournent, l'odeur du linge propre. Les vêtements oubliés, collés sur les parois des tambours, qu'elle garde secrètement comme autant de trésors prometteurs. L'ivresse de sentir ces matières étrangères sur sa peau, l'excitation du déguisement, d'apprendre à se regarder autrement.

Il y a aussi cette amitié improbable, cette rencontre aussi inattendue que salutaire avec Marc et Jérôme, un couple jeune, drôle, ouvert et bienveillant, aux antipodes de sa famille à elle. Des amis/parents/grands frères de substitution, là où les siens lui font défaut pour l'accompagner dans les étapes de l'adolescence.

Il y a, surtout, ce projet pédagogique d'opéra au collège : Didon et Enée. L'enchantement de la musique de Purcell. La porte d'un monde où tout n'est que beauté, luxe calme et volupté, que Marie-Line lui entrouvre. Marie-Line, la camarade raffinée qui semble se détacher du lot. D'un autre milieu socio-culturel. Chez elle on s'enfonce dans de la moquette épaisse et on écoute de l'opéra. Les mèches dorées qui caressent ses épaules donnent des frissons à Amandana. Marie-Line, c'est sa cassure à elle, la blessure qui ne s'est jamais refermée. Ce monstre intérieur nommé désir qu'elle n'a jamais appris à apprivoiser. La claque de ses 15 ans qui l'a laissée là toute seule, pendant que « [sa] vie continuait d'avancer sans [elle] »

Et cela, il faut qu'elle le raconte à Tom, c'est vital. Ce roman est la lettre qu'elle lui adresse.

"Je voyais se faire le propre, c'était tour l'héritage de ma mère, les corps n'avaient pas d'odeur, la famille n'avait pas d'histoires, les enfants n'avaient pas de sexe. Le monstre était dans ma tête. Il suffisait de ne plus désirer. Prendre la peau pour ce qu'elle est - un vêtement qu'on lave comme un autre. oublier qu'elle peut être cette surface d'échange vertigineuse avec le vent, la chaleur, l'eau. Avec les autres. "

En moins de cent pages, on passe de 30 à 15 ans avec Amandana. On subit l'éducation catholique à l'ancienne, la froideur d'une mère et d'une soeur qui ne disent pas les sentiments, on découvre l'amour et l'amitié, la beauté de l'art, la vie qui bouillonne en dehors du carcan familial, le désir qui brûle et l'humiliation qui glace. Quelques chapitres nerveux, si forts et si douloureux, qui disent tant de choses, tout en subtilité. Marion Muller-Colard trouve les mots justes, pudiques mais révélateurs. On avale Bouche Cousue d'une traite et on le referme avec une furieuse envie de vivre, de dire, de laisser vivre, d'aider à dire...

 

Bouche Cousue, Marion Muller-Colard

Gallimard Scripto. 2016

Posté par indienagawika à 06:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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